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Vendredi 01 Juin, 2018 +33
Education

Pré-rapport de la CNAES : Le futur de l’enseignement supérieur esquissé

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Pré-rapport de la CNAES : Le futur de l’enseignement supérieur esquissé

Le travail a été harassant car, en un temps record, les 15 membres du comité de pilotage de la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur (Cnaes), dirigé par le Pr. Souleymane Bachir Diagne, a ratissé large en interrogeant tous les segments de la société sénégalaise. Au final, le pré-rapport sur lequel planchera la plénière, du 6 au 9 avril, a esquissé ce qui sera l’avenir de l’enseignement supérieur afin d’assurer le décollage économique du pays.

Priorité aux sciences, à la technologie, à l’ingénierie et aux mathématiques
Accorder une place de choix aux sciences, à la technologie, à l’ingénierie et aux mathématiques (Stem) est l’une des plus importantes recommandations du comité de pilotage.
Selon le pré-rapport du comité de pilottage de la Cnae le système de l’enseignement supérieur sénégalais doit, d’abord, prendre la pleine mesure du contexte africain et mondial dans lequel il s’inscrit. « Nous sommes à l’ère des sociétés du savoir. Nous vivons une époque où la science et la technologie ont une importance décisive pour le développement des sociétés comme jamais auparavant, mettant tous les pays, des plus riches aux plus pauvres, au défi d’adapter leurs systèmes d’enseignement à cette réalité nouvelle », lit-on dans le pré-rapport. 


Face au changement des perspectives de développement de l’Afrique et pour se donner des atouts dans la nouvelle conjoncture qui se dessine, le système d’enseignement supérieur sénégalais, dans ses composantes publique et privée, doit s’assigner « la tâche d’une priorité absolue de former dans le domaine des Stem [Sciences, technologie, ingénierie et mathématiques] les ressources humaines qui seront le levier de son émergence ». Selon les auteurs, le choix prioritaire des Stem ne signifie, cependant, pas un abandon des lettres. « C’est, au contraire, choisir pour la continuation de la tradition d’excellence dans les Humanités et dans les sciences sociales et qui a toujours marqué la vie académique, intellectuelle, en général, dans notre pays. Car, c’est assurer que le choix des filières d’enseignement dans ces domaines ne se fera pas par défaut ». Il n’y a donc « aucun paradoxe » à dire que la priorité accordée aux Stem fera le bonheur des études en lettres et sciences humaines.

 
Dans cette perspective, le privé ne devrait pas être en reste. « Il faudra certainement, à l’instar de tout le système d’enseignement supérieur, que le secteur privé mette l’accent davantage sur le développement des Stem et corrige la disproportion qui fait une part démesurée à des formations en management, gestion et autres cursus focalisés sur le secteur tertiaire ». 
Par ailleurs, accorder la priorité absolue aux Stem, est avant tout demander à l’Etat de conduire une vigoureuse politique de mise en place d’infrastructures scientifiques et techniques, ainsi que d’équipements de laboratoire. « De véritables blocs scientifiques mutualisés devront ainsi être rapidement mis en place pour marquer une réelle volonté d’asseoir notre politique de développement sur les Stem ». Cependant, c’est au niveau secondaire et primaire qu’il faudra « encourager les dispositions psychologiques et intellectuelles nécessaires et la volonté de s’engager dans les Stem chez les élèves sénégalais ».

Scinder l’Ucad en 4 entités
L’autre recommandation forte, en dehors du développement des Stem et des Humanités, consiste à valoriser les formations professionnelles et professionnalisantes. Il s’agit de revenir à l’esprit initial des Centres universitaires régionaux (Cur) dont la finalité était le développement des offres de formation dans différentes régions du Sénégal, avec une grande flexibilité dans la définition des curricula. Le pré-rapport recommande aussi l’éclatement de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en 4 entités autonomes. Ucad I : Sciences de la santé et du sport : Médecine, Pharmacie, Odontologie, Sciences paramédicales, Sciences du sport ; Ucad II : Sciences, techniques, toutes écoles et instituts de technologie, Esp… ; Ucad III : Lettres, Sciences de l’éducation et de la formation professionnelle, Fastef, Enstp, Cesti, Ebad, Esea ; Ucad IV : Droit et Economie.
ration des Unités de formation et de recherche (Ufr) et Facultés en départements ou sections pluridisciplinaires. Une telle structuration, souligne le comité de pilotage, présente plusieurs avantages. Elle permet des échanges scientifiques de discipline à discipline, facilite la constitution d’équipes pluridisciplinaires pour la prise en charge des doctorants et des problèmes scientifiques et favorise la création de laboratoires fédérateurs dans lesquels cohabitent, dans une mutualisation de leurs moyens, des spécialistes de différentes disciplines.


Un lycée scientifique d’excellence pour chaque région


Pour faire de l’étudiant sénégalais le citoyen d’un monde en mouvement accéléré, il doit être préparé, dès la classe de seconde, à un enseignement supérieur de haut niveau, grâce à une formation secondaire de qualité. 
Conformément à une orientation définie par le président de la République, la concertation recommande la création de lycées scientifiques d’excellence dans chacune des régions du Sénégal où pourrait être relancé le système d’internat. Il s’agit aussi de favoriser une pédagogie de l’autonomie orientée vers le développement de l’esprit d’innovation et d’entreprise. 
Par ailleurs, une Responsabilité sociétale des entreprises (Res) devra être favorisée, mais aussi étroitement articulée au système éducatif. Ceci, dans le cadre d’un pacte pour l’Ecole de demain.
Le Comité propose également que le service à la communauté soit valorisé dans les cursus, particulièrement dans les formations techniques et professionnelles. Toujours dans le but de favoriser l’autonomie et la créativité en milieu scolaire et universitaire, « le système éducatif, en particulier l’enseignement supérieur, doit offrir un cadre approprié à l’expression ou au développement de la culture entrepreneuriale. L’un des moyens permettant d’y arriver réside certainement dans la création d’incubateurs. 
Pour permettre à ces incubateurs de jouer davantage leur rôle, il est important non seulement qu’ils soient dirigés par un conseil d’administration dans lequel siègent des alumni, mais aussi qu’ils bénéficient de l’accompagnement d’experts de très haut niveau (en marketing, finance, affaires juridiques, innovation/technologie etc.) ».
Une politique sociale non soutenable
Un déséquilibre financier structurel est noté car les dépenses sociales absorbent les principales ressources allouées par l’Etat à l’enseignement supérieur.
Un diagnostic des ressources allouées à l’enseignement supérieur montre un déséquilibre financier structurel. En effet, le rapport montre que les ressources financières sont plus affectées aux dépenses sociales qu’aux dépenses pédagogiques, et une mauvaise répartition des ressources entre investissement et fonctionnement. Il est également noté une mauvaise gouvernance financière et gestion des ressources. 
De même, « l’affectation des ressources ne tient pas en compte les priorités économiques et sociales. Résultat, la politique sociale dans l’enseignement supérieur est « non soutenable » pour le système. La généralisation des bourses constitue également un facteur ayant perturbé le système et pèse lourdement sur le financement du système.
Le pré-rapport montre que les sources de financement de l’enseignement supérieur ne sont pas diversifiées avec une prépondérance de l’Etat (95 % des dépenses), alors que la part des ménages est très faible. Sans compter une timidité des partenaires techniques et financiers ainsi qu’une faible génération de ressources propres par les universités. « Tout cela fausse le principe de l’autonomie des universités consacrée par les textes législatifs et réglementaires », note le pré-rapport.

Faiblesse des droits d’inscription des étudiants
Autre incongruité notée par le pré-rapport : le faible niveau des droits d’inscription depuis 1965, inférieurs à ceux du secondaire. Il y a aussi la non-harmonisation avec les droits d’inscription dans l’espace Uemoa, le déphasage entre les coûts de formation et la participation des bénéficiaires. 
Il est également noté un financement affecté à la recherche sans impact sur le système et l’absence de résultats (absence d’organisation et de gestion de la recherche garantissant une mutualisation et une rationalisation des ressources qui sont pourtant limitées). L’on remarque une irrégularité dans la mise à disposition par le ministère de l’Economie et des Finances (dotations trimestrielles, absence de sécurisation des crédits annuels du fait des ponctions en 2010, 2011 et 2012), des retards récurrents dans le paiement des salaires et autres indemnités des enseignants, des bourses et aides des enseignants. L’absence de visibilité et de lisibilité sur les dotations globales des universités et le niveau élevé des dettes des universités (14,7 milliards de FCfa) qui bloquent leur fonctionnement y sont également inscrits.
Pour réformer le système d’enseignement supérieur, la concertation énonce un triple défi : comment mobiliser des ressources supplémentaires au profit du système dans un contexte de rareté des ressources ou de pauvreté ? Comment assurer une meilleure utilisation de ces ressources ? Et quels leviers mettre en place pour une politique d’enseignement supérieur financièrement soutenable au Sénégal ?
Créer un Conseil national de la recherche et de l’innovation 
Dans le pré-rapport de la Cnaes, de fortes recommandations visant à promouvoir la recherche et l’innovation ont été formulées pour hisser le Sénégal au rang des nations émergentes.
Le pré-rapport est clair : « Dans l’ordre économique actuel, la capacité d’une société à produire et à utiliser le savoir est essentielle à une croissance économique durable et à l’amélioration des niveaux de vie. Les avantages comparatifs entre les pays découlent de plus en plus des innovations, technologiques ou non, et de l’utilisation compétitive du savoir ». Autrement dit, la science est la voie royale pour accéder au développement durable. Seulement, au Sénégal, il existe encore des contraintes majeures au développement de la recherche et de l’innovation. Elles relèvent, explique le comité de pilotage, de la gouvernance, du faible niveau de financement et de l’insuffisance quantitative et qualitative des ressources humaines et des infrastructures. Aussi, le comité de pilotage propose-t-il « d’adopter une loi d’orientation et de créer un Conseil national de la recherche et de l’innovation ». Cette loi, précise-t-on dans le document, est nécessaire à la construction d’un système national de recherche et d’innovation cohérent et efficace. Le Conseil national serait, quant à lui, un cadre permanent de concertation. « La définition des orientations nationales de la recherche et de l’innovation et la mise en œuvre des orientations définies nécessitent de larges et régulières concertations avec toutes les parties prenantes de la recherche et de l’innovation », indique le pré-rapport, qui souligne aussi la nécessité de mettre en place un système approprié d’indicateurs de performance pour l’évaluation de la politique nationale de recherche et d’innovation. « Les indicateurs de performance sont  l’expression concrète de l'atteinte des objectifs fixés en matière de qualité, d'efficacité et d'efficience de la recherche et de l’innovation », soulignent les rapporteurs. Grâce à ces indicateurs, le gouvernement sera en mesure d’identifier les forces et faiblesses du pays dans le domaine de la recherche et de l’innovation, et de dégager des perspectives de progrès.

Mettre en place un fonds national
En lieu et place de l’actuel Fonds d’impulsion de la recherche scientifique et technique (First), le Comité recommande la création d’un « Fonds national de la recherche et de l’innovation (Fnri) jouissant d’une autorité administrative et financière et sous la tutelle technique du ministère en charge de la Recherche ». Ce fonds, précise-t-il, aura pour mission d’assurer le financement des projets de recherche, le transfert des connaissances et des technologies, la protection des brevets, l’incubation et l’amorçage d’entreprises innovantes, le capital risque, le partenariat entre les Iesr et l’entreprise, les activités d’innovation des entreprises, le fonctionnement des incubateurs d’entreprises, l’équipement des laboratoires de recherche, la création et le fonctionnement de structures fédératives de recherche, par les Iesr etc.
« Ce fonds mettra en place des programmes cadres auxquels des moyens financiers conséquents devront être alloués. Ses stratégies de financement seront fondées sur la contractualisation et la reddition des comptes », lit-on dans le pré-rapport de la Cnaes, qui préconise aussi l’élaboration de plans stratégiques de la recherche et de l’innovation et la restructuration des Unités de formation et de recherche (Ufr) et Facultés en départements ou sections pluridisciplinaires. Une telle structuration, souligne le comité de pilotage, présente plusieurs avantages. Elle permet des échanges scientifiques de discipline à discipline, facilite la constitution d’équipes pluridisciplinaires pour la prise en charge des doctorants et des problèmes scientifiques et favorise la création de laboratoires fédérateurs dans lesquels cohabitent, dans une mutualisation de leurs moyens, des spécialistes de différentes disciplines.

Le comité recommande la mise en place d’un statut de l’enseignant-chercheur
La mise en place du statut de l’enseignant-chercheur et optimisation du fonctionnement des écoles doctorales ont été recommandées par le comité de pilotage de la Cnaes.La mise en place du statut de l’enseignant-chercheur et l’optimisation du fonctionnement des écoles doctorales sont également de fortes recommandations formulées dans le pré-rapport de la Cnaes. « Il est désormais nécessaire de mettre en place de nouveaux statuts des personnels d’enseignement et de recherche mieux adaptés aux exigences de la recherche et de l’innovation. Il s’agit de réviser certaines dispositions de la loi 81-59 du 9 novembre 1981 et du  décret n°89-909 du 5 août 1989 qui entravent la carrière des personnels d’enseignement et de recherche », souligne le pré-rapport. 
Le document recommande vivement des soutiens financiers nécessaires à l’optimisation du fonctionnement des écoles doctorales, dispositifs fédérateurs, qui ont pour mission la formation des futurs docteurs. « Elles adhérent aux principes de la pluridisciplinarité, organisent des activités pédagogiques et préparent l’avenir professionnel des futurs docteurs et, par conséquent, doivent être soutenues financièrement ». 
Entre autres recommandations, il y a la nécessité de renforcer les capacités d’innovation et de recherche du Sénégal (l’environnement matériel de travail du chercheur doit donc être considérablement amélioré pour permettre aux institutions d’absorber les talents formés et de  produire des connaissances de niveau international) ; de créer une structure d’évaluation de la recherche et de l’innovation et d’intensifier la coopération scientifique internationale. 
« L’intensification de la coopération scientifique avec les pays à fort potentiel scientifique et technologique est un enjeu essentiel car la coopération scientifique internationale est un vecteur d’échange de connaissances et d’enrichissement des chercheurs. Elle est nécessaire à l’excellence scientifique », explique le comité de pilotage.

Les quinze recommandations
• Augmenter la part des ressources publiques consacrées à l’enseignement supérieur (affectation de 1 % supplémentaire de Pib) ;

• Développer le secteur privé afin qu’il puisse épauler l’Etat dans ses efforts (accueil de 50 % des bacheliers d’ici à 2017) ;

• Affecter 25 % de la Cfce à l’enseignement supérieur ;

• Augmenter la contribution des bénéficiaires (citoyens) aux  coûts de la formation ;

• Développer les ressources propres des universités (au moins 50 % des ressources totales d’ici à 2017) ;

• Promouvoir des financements innovants ;

• Faire l’audit des bourses et réviser le système d’attribution des bourses d’excellence et des bourses sociales ; 

• Réformer le système d’hébergement des étudiants  et l’inscrire dans le cadre d’un partenariat public/privé ;

• Faire une étude économique des différentes options proposées pour la soutenabilité du financement de l’enseignement supérieur ;

• Instaurer un système d’exploitation optimale des ressources des Ies publiques ;

• Assurer une gestion saine des fonctions de service ;

• Augmenter les droits d’inscription tout en accompagnant les plus démunis ;

• Encourager les contrats de performance (Cdp) ;

• Impliquer les partenaires financiers et les collectivités locales dans le financement de l’enseignement supérieur ;

• Evaluer chaque année le coût d’une année-étudiant par filière de formation et par Ies.

Par Seydou KA et Abdoulaye DIALLO